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28.01.2013

Un ancien témoigne

Don Jean-Rémi Lanavère est un ancien de Sain-Jean de Passy. A travers son témoignage, il nous montre en quoi son passage à Saint-Jean a pu influencer sa vie future.

J’ai été ordonné prêtre le 23 juin dernier. L’association des anciens, à la suite des témoignages de deux autres frères de la Communauté Saint-Martin, lors de notre ordination diaconale (Marc-Antoine Croizé-Pourcelet et Jean-Baptiste Bert), parus dans la newsletter de juin 2011, m’a également demandé de témoigner sur la relation entre Saint Jean et ma vocation de prêtre.

Je dois confesser que j’ai été d’abord bien embarrassé : j’ai été à Saint Jean au collège, de la 6e à la 3e (1991-1995), or c’est seulement après le bac que l’idée de la vocation sacerdotale m’est venue pour la première fois. Je ne voyais donc pas très bien comment je pouvais mettre en relation ce passage à Saint Jean avec ma vocation présente. Qui plus est - et là aussi pour être dans la franchise la plus totale -, mes années à Saint Jean n’ont pas été celles qui m’ont laissé la plus grande empreinte, si je m’en tiens aux souvenirs de la formation humaine et religieuse dont j’ai pu y bénéficier. Si je compare à ce qu’il m’a été donné de recevoir de ma famille, du scoutisme, ainsi que de la paroisse où je l’ai vécu (paroisse Sainte-Odile, dans le 17e arr.), il est vrai que Saint Jean ne ressort pas spécialement.

Vous allez penser : mais c’est incroyable, il est en train de saborder la newsletter des anciens ! Si c’est pour écrire cela, autant le garder pour soi : en guise de témoignage, il nous sert un contre-témoignage ! En réalité, je me suis dit que ce pouvait être une bonne leçon pour l’enfant gâté de la culture et de la foi que j’ai toujours été, et que des lecteurs de cette newsletter sont éventuellement aussi.

Je m’explique : après réflexion, je me suis rendu compte que si j’écrivais spontanément cela, et si les choses m’apparaissaient de prime abord ainsi, c’était parce que j’étais un petit garçon qui avait toujours vécu dans le luxe éducatif et spirituel, et qui ne prend donc plus la réelle mesure des choses. Car, enfin, j’ai eu la chance immense, dans ma scolarité à Saint Jean, de voir des prêtres, et de les voir dans ma classe (je me souviens des cours de catéchèse du Père Rambaud) : combien de collégiens ne voient jamais ou presque jamais un prêtre de leur scolarité, y compris dans des établissements catholiques, où les prêtres, quand il en reste, ne peuvent plus aller, faute de disponibilité ? J’ai eu la chance de voir une religieuse à toutes les pauses du déjeuner à Béthanie : combien d’enfants ont cette opportunité aujourd’hui en France ? J’ai eu cette faveur (et je pèse mes mots, même si la suite va peut-être vous surprendre) d’avoir eu des préfets qui m’ont recadré quand mon comportement l’exigeait, tandis que tant d’adolescents grandissent dans l’impunité, non pas tant du fait du laxisme de leurs éducateurs que du découragement de ceux-ci devant la situation ? Quand tant de jeunes sont privés d’accès à la culture et à l’histoire, j’ai été emmené à Rome en 5e dans un voyage-pèlerinage dont je garde un souvenir éblouissant, et qui m’a fait aimer à jamais la Rome antique, et bien évidemment surtout chrétienne. En somme, Saint Jean a été pour moi l’itinéraire d’un enfant gâté, ce dont j’ai pris conscience seulement après coup.

Bref, si je ne suis pas parvenu à voir tout de suite le rôle qu’a joué l’établissement dans l’éducation du prêtre que je suis aujourd’hui, c’est parce que tout cela me paraissait à l’époque normal, alors que c’était en réalité un cadre inappréciable. Mais, précisément, je ne le considérais que comme un cadre, c’est-à-dire comme ce qu’on regarde le moins dans un tableau. Pourtant, il n’est pas vrai qu’un cadre éducatif fasse partie du décor comme s’il tenait tout seul : non, portant ce cadre, il y avait des personnes, leur dévouement, leur don d’eux-mêmes, leurs compétences (ah, les cours de français de M. Raymond !), cette somme d’attentions qui, quotidiennement, ont été l’expression de la terrestre providence de notre Père des cieux. Mais, en y réfléchissant mieux, il y a une chose qui, à Saint Jean, a animé ma vocation de prêtre : cela été de voir que tant d’élèves pouvaient non seulement vivre et grandir dans cet environnement scolaire, éducatif, humain et religieux sans que la foi leur apparût avec toute la beauté qui est la sienne, mais même qu’ils ont reçu ce cadre comme un motif de ne pas approfondir la foi de leur baptême, ou même de la quitter dans les faits, en gros parce que ce cadre exprimait pour eux toute la pesanteur de ce conformisme social dont on veut se libérer à l’âge de l’adolescence. Et comme, à leurs yeux, la foi était précisément équivalente à cet ensemble de règles dont on ne perçoit pas le sens éducatif à cet âge, ils ont, pour ainsi dire, jeté le bébé avec l’eau du bain. Ils n’ont pas eu le goût de la foi parce que la foi s’identifiait pour eux à un modèle social, modèle auquel on ne veut évidemment pas se conformer à l’âge de l’adolescence, et la plupart du temps pour de très bonnes raisons.

En disant cela, il va sans dire que je ne cherche pas à identifier des responsable, encore moins des coupables. Je constate seulement des trajectoires, qui ont été celles de nombreux camarades de classe, et je me demande : comment aider un (e) collégien (ne), un (e) lycéen (ne) à grandir non seulement scolairement, non seulement humainement, mais aussi chrétiennement ? Comment faire aimer ce Dieu qui, pour tant et tant, n’est pas alors apparu – mystère des mystères – sous son visage absolument aimable ? Cela a beaucoup joué dans la naissance de ma vocation, et je n’ai du reste découvert qu’après coup que c’était exactement de ce constat qu’était venue très célèbre parole du Christ : « La moisson est abondante, mais les ouvriers peu nombreux « (Mt 9, 37). Peu avant, en effet, Saint Matthieu écrit : « À la vue des foules, il fut saisi de pitié, car ces gens étaient las et prostrés comme des brebis qui n’ont pas de berger » (Mt 9, 36). Mutatis mutandis, c’est aussi cela qui a œuvré dans ma réponse à l’appel à être un « ouvrier » pour la moisson de Dieu : le constat que beaucoup de mes camarades de classe pouvaient êtres riches de tout, à tous points de vue (sécurité économique, élévation sociale, excellence scolaire, richesse relationnelle, qualités humaines, etc.), et pourtant se révéler par la suite être « las et prostrés », parce que n’étant pas riches et joyeux de l’essentiel, c’est-à-dire du Christ. Et, la plupart de temps, ils n’y sont pour rien, c’est simplement que le coche a été raté, qu’une occasion n’a pas été offerte et/ou saisie, etc. Alors je me suis dit : si le Christ m’appelle à être le serviteur de leur joie (2 Cor 1, 24), adsum, me voici !

Puisse donc ce trésor de la foi continuer à être transmis à Saint Jean, et puissent de nombreux élèves ressentir la sainte angoisse de la transmettre à d’autres dans la vocation de prêtre, c’est en tout cas ma prière pour Saint-Jean en cette année de la foi.